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Sur le blog de Denis Montebello :
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Si en effet on voyait la femme sortir du magasin, on ne la trouverait pas plus vilaine que l'animal dont le nom prononcé dans la matinée est un fâcheux augure, on dirait même la sorcière aimable, qui singe pour nous les haruspices étrusques et, sous prétexte de lire dans les entrailles du canard ou de l'oie, vérifie que la technique de gavage est respectueuse des besoins physiologiques et éthologiques de l'oiseau.
C'est la raison, j'imagine, de ce rond blanc qui masque son visage et qui, soit dit en passant, ou plutôt en attendant à la caisse, se révèle une technique assez grossière de floutage, et une façon non moins éthique de décourager le candidat. De tuer dans l'oeuf la sympathie que n'importe qui à ma place éprouverait pour une femme capable, si on ne l'arrête pas, de traiter de charlatans et en langue mandchoue ces alchimistes avec leurs faux herbiers, de répondre à des questions complexes, et dans notre bel idiome, voire de nous expliquer pourquoi le foie, nom masculin, prend un e, quand la foi, plus féminine, n'en a pas.
Pour l'arrêter, je me marre, il faudrait la prendre la main dans le sac où elle vient de fourrer son foie de canard, ou bien d'oie, et dont elle sort maintenant un android pour l'éteindre, ou pour répondre, qu'est-ce que j'en sais moi, et qu'est-ce que j'en ai à faire? Ce que j'en retiens, encore qu'on ne me demande rien, sinon de désapprouver fortement et en silence le geste fou, criminel de celle dont on n'a même pas capturé le prénom, et d'apprécier au passage, à la caisse où j'attends, où m'attend cette putain d'affiche, l'intelligence du boss comme ils l'appellent en rechargeant les rayons, ce que j'en retiens, donc, passé le titre racoleur et ce WANTED qui fait notre Ouest soudain si sauvage, c'est le préjudice de 110 euros.
Cela justifie-t-il, je lui demande un peu, à ce boss qui se cache, parce qu'il n'y a pas de quoi être fier, ou pour mieux imposer sa loi, qui est celle du talion,
nous conduire à accepter le lynchage, c'est ça qu'il veut, hein, avec cette affiche qu'on peut voir à la caisse, qu'on doit voir, qu'on participe lâchement au lynchage, en regardant ailleurs,
en faisant mine de chercher au fond la petite monnaie, cette menue pièce dont il pourrait quand même nous faire cadeau, s'il était commerçant, le grand chauve avec ses couilles en or, cela
justifie-t-il, je répète pour qu'il entende, et ses braves clients, qu'on cloue cette femme au pilori, qu'on l'expose, certes sans visage mais avec ses vêtements, à la vue de tous, qu'on la
désigne à la réprobation générale, qu'on la livre à la vindicte des honnêtes gens qui attendent pour payer et qui se sentent comme moi injustement accusés?
C'est pourquoi je dénonce le récit qui nous est fait, en quatre images, de l'abominable larcin. Vous vous croyez dans quel film, les gars? Je m'adresse à la
caissière, mais c'est à la cantonade que je parle, assez fort pour que tout le monde en profite, le boss compris. Compris? Et que soient tirés de leur sommeil sans rêve ces gavés de télé,
ceux-là, quelques images de plus ne les dérangent pas, tandis que moi, votre Autopsie d'un vol de foie gras et ce WANTED placardés à chaque caisse, sans déconner, ça
m'agresse.
Et, pour bien leur montrer à tous qui c'est le cow-boy ici, j'arrache incontinent la fichue affiche où l'on voit la coupable marcher vers le rayon (vert),
s'emparer du foie gras (bio), le glisser dans son sac où son téléphone a visiblement sonné, se diriger vers la sortie le portable à l'oreille.
Ce qui fait de moi automatiquement son complice, celui qui l'a appelée et qui l'attendait mal garé sur le boulevard, qui avait laissé tourner son moteur, et avec
qui elle partagerait le soir même, dans un dîner aux chandelles et au champagne sans sulfites ajoutés, le prodigieux butin.
J'aurai beau protester de mon innnocence, tenter de disculper ma soi-disant comparse en avançant l'hypothèse d'un geste militant, de l'intention pédagogique, balbutier que le but de l'opération était de démontrer que le foie gras bio, comme les loups obèses, ça n'existe pas, je serai le seul à rire de ma plaisanterie. Et j'en serai l'unique victime.
Je le constaterai en regardant comme on fait tous dans le miroir à gauche, dans le cadre en PVC et sous le WANTED, en découvrant avec effroi que c'est moi le rechercher (sic) pour meutre (sic) et viol de poule. Un gag idéal quand c'est la tête de mon beau-frère que je rencontre dans le miroir western, sous le WANTED, mais que je ne trouve pas du meilleur goût quand je deviens, sur ces affiches personnalisées dont le boss a couvert sa petite surface, l'auteur du fameux coup de téléphone.
Caton disait que deux haruspices -il parlait des haruspices de village- ne pouvaient pas se rencontrer sans rire. De fait, quand j'aperçois mon visage dans le cadre en PVC, ce couvre-chef à large bord et au sommet pointu qui me fait ressembler à un clown, quand machinalement je m'assure qu'il est bien attaché sous le menton car j'ai lu je ne sais plus où qu'il était de très mauvais augure qu’il tombât durant les cérémonies, je ne peux pas ne pas pouffer.
Et quand je me surprends à parler la langue orale polyglotte (avec ces imbéciles qui n'entendent rien au latin, passent la caisse sans rien dire, en clients dociles et de la télé-réalité que cela ne dérange pas le moins du monde de vivre sous l'oeil de la caméra, à moins d'avoir quelque chose à se reprocher mais là c'est une autre histoire, une autre émission), un mélange de néerlandais médiéval, d'ancien français et de vieux haut-allemand, un langage aussi chimérique que la rue comme elle est dessinée dans ce pseudo herbier, comme elle n'a jamais poussé dans mon jardin car le cyprès sans cesse la recouvre avec ses écailles et ses noix, comme je n'en ai jamais bu, fût-ce sous le nom d'herbe de grâce, ni même vu dans sa bouteille de grappa, là, sans exagérer, j'éclate, j'explose.
Photos Josiane et Bernard Ruhaud