Mais où se trouve dans notre temps humain, l'heure qui navigue, entre l'été et l'hiver, l'heure des sirènes ?
La vingt cinquième heure
Le phénomène ne se produit qu’une fois par an, fin octobre, au plus tard début novembre. Quand la saison bascule. Il fait plus frais. Les jours sont plus courts. Certains matins le marais est couvert de brume. La date change mais c’est toujours un dimanche, dans la nuit du samedi au dimanche, à deux heures.
A deux heures, cette nuit là, il est deux heures et une heure plus tard, contre toute logique, il est toujours deux heures. Les autorités daignent enfin restituer l’heure qu’ils nous ont confisquée, six mois plus tôt, comme tous les ans, pour de si lointaines raisons qu’elles finissent elles-mêmes par en douter. Mais les autorités ne changent pas de décision à la légère. Alors chaque semestre depuis des décennies, en avril puis octobre, on bouscule l’ordre des horloges.
Autant, au printemps, la mesure agace, autant elle réjouit à l’automne, quand le jour commence à manquer. La matinée parait immense, on traîne au lit. On ignore qu’au cœur de la nuit, quand tout ou presque est endormi, quand l’activité cesse, quand la fatigue l’emporte, quand le silence s’impose, au moment précis où l’instant se fige, les sirènes, qui vivent hors du temps, sortent de leur sommeil.
Elles chantent. Elles chantent et au large les bateaux s’arrêtent, les phares ne tournent plus, les vagues se figent. Elles chantent et le vent se pose. Les étoiles écoutent. Elles chantent et, conjuguant leurs voix, toutes les divas du monde ne produiraient air plus troublant. Elles chantent dans le port, à Copenhague, sur la place de Navarre, à Huesca, le long du Mississipi, au phare d’Ouistreham, et tout près de chez nous, à La Rochelle, une sirène chante sous la falaise.
On peut voir son visage, le jour, et même la nuit, quand la mer est basse et la lune haute. Il faut descendre les marches en ciment de l’escalier du parc des Pères, aux Minimes, prendre à droite et longer la mer. De bonnes chaussures et une lampe de poche peuvent être utiles. La sirène est là, souriante, les cheveux au vent, le regard lointain.
Ici vers midi, lors des grandes marées, des centaines de pêcheurs, par familles entières, munis de seaux et de grattoirs, descendent sur l’estran chercher des palourdes. La sirène des Minimes se tient plus haut, au pied des falaises et sur un rocher où personne n’y prête attention. C’est là que secrètement elle attend l’heure pendant laquelle une fois par an le temps s'immobilise, pour donner son chant fabuleux.
Ceux qui ne dorment pas, la nuit, l’ont entendue. A deux heures. Ici ou
ailleurs. Celle-ci ou une autre. Ensuite, les sirènes s’arrêtent. Un jour, quand dans son infatigable traversée de l’univers, la Terre aura enfin trouvé l’astre qui l’aime, elles ne se tairont
plus.
Bernard Ruhaud
Pour le Journal de la Sirène, publié dans son numéro
22
et dans
La première année j’ai appris l’anglais
(Éditions A&T – La Rochelle 2007)
rappelle la princesse Niquée,
opportunément exhumée par un
CORFOU :